«Les femmes ont un rôle à jouer pour rendre le numérique plus responsable»

Elue 1ère femme présidente de l'association représentant 3.500 entreprises du numérique dans la région ouest il y a un an, Safia D'Ziri multiplie les actions pour amener davantage de femmes à s'intéresser et à se former aux métiers du numérique. Si la marge de progression est importante, elles ont pourtant un rôle prépondérant à y jouer, selon elle.

Votre nomination semble illustrer la volonté d’une plus grande ouverture aux femmes dans ce secteur réputé si masculin…

L'association Agir pour le Développement du Numérique dans l'Ouest (ADN Ouest) avait déjà à cœur depuis longtemps de féminiser son conseil d’administration. J’avais déjà en charge le dossier du marketing digital de l’association depuis 4 ans. J’ai aussi organisé un événement sur le sujet de la place des femmes dans la filière dans le cadre des évènements proposés par l’association. Je n’avais pas en tête d’être présidente. C’est l’ancien Président qui m’a poussé et une amie féministe qui m’a ouvert les yeux. Elle m’a dit que si vu mon parcours, je n’osais pas prendre la parole et ce type de responsabilité, alors rien ne changerait car la société est ainsi faite, qu’il faut des modèles pour casser les stéréotypes. Depuis cette conversation, mon leitmotiv est de m’obliger à prendre la parole pour donner à voir, donner envie aux générations futures d’embrasser une carrière numérique. Donc, je m’oblige à accepter toute proposition d’intervention (tables rondes, conférence, ateliers…), même si  je ne me sens pas spécialement légitime sur le sujet ! La visibilité des femmes est un volet important si l’on veut inverser la tendance actuelle de régression concernant le nombre de femmes employés dans la filière du numérique.

"Une amie féministe m'a ouvert les yeux. Depuis, mon leitmotiv est de m'obliger à prendre la parole pour donner à voir, donner envie aux générations futures d'embrasser une carrière numérique"

J’ai pris cette présidence pour montrer que les femmes peuvent le faire et qu’elles peuvent apporter quelque chose. Pour paraphraser Kamala Harris (rires), je suis la première Présidente d’ADN Ouest et j’espère que je ne serai pas la dernière ! C’est un honneur que de pouvoir montrer que ces métiers ont besoin des femmes et il est très important d’œuvrer pour arriver à la mixité dans la filière ! Et il est utile de rappeler que mixité veut dire 33% de femmes. On est loin de la parité qui est à 50%. C’est donc un objectif qui reste somme toute modeste !

Quel constat dressez-vous sur l’évolution de la place des femmes dans la tech ? 

En Pays de la Loire, on ne compte que 19% de femmes dans le numérique, on est proche du taux national qui est de 21%. C’est un chiffre qui stagne depuis plusieurs années, et le taux de candidature féminine dans les recrutements n’est qu’à 10%, donc ce n’est pas près de s’améliorer. C’est un sujet plus global : on assiste depuis plusieurs années à un décrochage de 5 à 10% des femmes dans les métiers scientifiques en France. Cette lutte est compliquée parce que les stéréotypes s’installent dès l’enfance. Dans les études supérieures en informatique, les femmes ne représentent toujours que 15% des effectifs en Pays de la Loire. Et ce chiffre ne fait que se dégrader. On avait encore beaucoup d’analystes programmeuses femmes dans les années 80/90. Mais à partir du moment où l’informatique s’est démocratisée et ou ces métiers ont été mieux rémunérés, les hommes s’y sont aussi intéressés. L’avènement des jeux vidéo a également installé un stéréotype de genre sur tous les sujets du numérique. A l’heure de l’accès à l’intelligence artificielle et aux datas, les biais de genre posés par la non-mixité de la filière est encore plus problématique pour de nombreux services développés à destination de la population si des concepteurs femmes n’y ont pas été associés. Ce phénomène a fait l’objet d’études de recherche documentée. Mais on peut citer des exemples concrets d’entreprises qui ont raté le lancement d’un produit qui pouvait potentiellement concerner la moitié de la population (les femmes) comme l’Apple Watch conçu par des hommes, et qui de fait s’adaptait mal aux poignets féminins. Par ailleurs et c’est paradoxal, il est prouvé qu’une équipe mixte est plus performante qu’une équipe 100% masculine ! On voit que notre marge de progression collective sur ce sujet est phénoménale…

19% des femmes seulement dans les métiers du numérique en France. Quelles actions vous semblent pertinentes de mettre en œuvre dans le cadre de votre mandat pour faire évoluer les choses? 

L’association fait déjà des choses pour attirer les femmes, à travers 3 types d’actions majeures. 

- Girls‘R coding : stage gratuit de codage pour les collégiennes. On leur propose des ateliers de découverte de codage ou sur l’intelligence artificielle, puis on leur présente des parcours de femmes et on leur fait visiter des entreprises !

- Le safari des métiers qui permet de montrer tous les métiers du numérique et faire rencontrer des acteurs professionnels aux étudiants, lycéens et personnes en reconversion. 

- « Invest in digital people », c’est un programme de formation pour reconvertir des personnes en recherche d’emploi. Un programme ouvert à tous qui ne nécessite pas d’être issu du numérique, en partenariat avec Pole Emploi et des entreprises locales. Quarante personnes en ont bénéficié l’année dernière. 

J’aimerais lancer un programme à destination des enfants car c’est vers 10 ans que les stéréotypes s’installent. Et proposer à nos 3500 adhérents un kit pour initier les élèves des écoles primaires de leur quartier au codage lors d’ateliers car l’accès à cette compétence est encore très inégale sur le territoire (tous les enseignants malheureusement ne maîtrisent pas ce type de compétence).      

On soutient également l’association Femmes du digital de l’ouest ! Et nous avons commencé à organiser des afterworks en commun à Nantes et Angers pour faire connaître nos actions à nos deux réseaux.

Lors de la Journée du Numérique Responsable de l’Ouest (soutenu par Tech for Good) qui s’est tenue à Nantes récemment, vous avez souligné le rôle des femmes pour rendre la tech plus responsable.

En quoi les femmes ont-elles une sensibilité plus forte aux enjeux du numérique responsable ? 


Peut-être parce que les femmes ont une approche différente, plus globale. Elles sont plus sensibles à l’humain, centrées sur l’usager, plus appétente au collaboratif, plus ouvertes à l’avenir et à l’impact du numérique sur l’écologie. Juste un exemple qui m’a beaucoup frappé. En tant que directrice des services numériques au Conseil départemental de Loire-Atlantique, j’ai organisé des « Journées Clean Day » pour inciter les utilisateurs de mon institution à nettoyer leurs données, une journée du ménage numérique en somme. 80% des personnes qui s’y sont inscrites étaient des femmes ! Donc on a besoin des femmes parce qu’elles auront le souci de veiller à avoir le moins d’impact possible sur ce qui est produit. Mais on a bien entendu aussi besoin des hommes sur ce sujet !

Le numérique pour être responsable doit être à la fois écologique, solidaire et humaniste. Il doit être inclusif, et parler à tout le monde quelles que soient les différences (genre, handicap, diversité…). Il doit être fait par les femmes, par des personnes en situation de handicap, de diversité sociale, ou d’origine, etc. tout simplement pour garantir la diversité des cas d’usages. La loi sur l’accessibilité numérique de ce point de vue constitue une belle avancée !

Côté ADN Ouest, nous avons un programme « ADN Solidarity » pour venir en soutien aux associations qui portent des projets numériques d’inclusion, d’émancipation et de solidarité sur le territoire, et ce grâce à un fonds de dotation alimenté par nos partenaires qui sont souvent des acteurs de la filière.

     Exemple d’associations soutenues :

FACE «Wi-Filles»

BECOMTECH

Pop Média

AFEV

ESTIM Numérique (Ramène ta mère dans la tech !)

Par Le Monde

Défi Emploi